L’ode au Job de rêve

Naïf, rêveur et ambitieux seraient les trois mots pour décrire un étudiant. Habiles, subreptices et crédules seraient ceux pour dépeindre les offres d’emploi estudiantins. Caricaturale cette intro? Pas sûr… 

« Ils recherchent en priorité la flexibilité, l’innovation, une dimension entrepreneuriale et des valeurs fortes. ». Il est « temps pour les grandes entreprises-…-d’adapter leurs discours, leurs processus de recrutement, voire leurs méthodes et environnement de travail. »1

Mmh… ok. Mais c’est qui « Ils » ?

C’est « Un objectif capital afin de s’adapter aux attentes des millennials et réussir à les séduire et les fidéliser. »  

Aaaah, c’est des étudiants et autres alumnis fraîchement sortis dont vous parlez !1

Petit débriefing à propos de ce que nous sommes, étudiants, sur le marché du travail

Un étudiant est généralement doué d’une expérience professionnelle réduite voire inexistante. Pour certains – et parce-que la situation oblige – le salaire est une priorité. D’autres sont prêts à investir dans un travail peu – pas – rémunéré pour autant que l’expérience soit enrichissante, qu’il soit l’aube d’opportunités ou encore que les valeurs de l’entreprise/association nous colle à la peau.

Au-delà de ces petites différences, l’étudiant est à coup sûr prêt à s’échiner au travail. Car il a soif de succès et est impatient de découvrir ce que responsabilité et travail en équipe veulent dire. Les potentiels employeurs ne sont d’ailleurs pas sans le savoir.

L’intérêt pour les entreprises d’adapter leur discours

Ces milléniaux, dont parle l’introduction, vous l’aurez compris : c’est Nous. Ce Nous est un terreau fertile qui nourrit les plus grands espoirs parmi lesquels notre travail serait une passion utile aussi bien au bien-être individuel que collectif. Nous sommes cette fameuse génération Y, bordée d’idéaux et peu prête à se gaver de milliers d’heures d’un travail rébarbatif à horaire fixe et ce justifié par un salaire miséreux.

On veut mieux que ça (parce qu’on le vaut bien)2

Comme on ne change pas un monde en dix ans et à défaut de toujours pouvoir nous offrir mieux, on nous l’explique différemment. Alors que la deuxième révolution industrielle alliait travail rébarbatif à horaire fixe et production de masse de produits (accompagnés très progressivement de l’amélioration des conditions de travail), nous pouvons célébrer notre 4e révolution industrielle où il s’agira d’allier production de masse des services au travail-passion. Possible ? Il n’y a pas de consensus sur la question. Sans l’exclure les experts s’accordent quand-même à dire qu’il y aura d’abord bouleversements et inégalités croissantes dans le milieu du travail, la technologie s’y greffant.

N’empêche que la nature du travail et ses conditions changent. Les horaires se flexibilisent. La barrière entre loisir et travail s’édulcore. Un coup d’œil sur l’agitation médiatique que provoque l’avant-garde travailliste de la Silicon Valley et l’Apple Park prochainement ouvert nous le montre : on veut aimer ce que l’on fait, en être convaincu et ce jusqu’à la moëlle.

Et y a pas à se casser la tête trois fois contre le clavier. L’idée d’aimer ce que l’on fait est noble. Sauf que tant de bonne volonté nourrie de ces exemples uniques de réussite de la part de jeunes pousses comme nous appâte pas mal la convoitise.  Et quoi de mieux que la crédulité d’un étudiant un peu rêveur, très volontaire et inexpérimenté dans le monde professionnel pour gober un idéal plutôt qu’un travail en feuilletant les offres d’emploi ?

Lire entre les lignes des offres d’emploi étudiants

Je vous propose une liste non-exhaustive des intitulés et du contenu des offres que j’ai eu l’occasion d’éplucher durant mes cinq premiers mois à l’Université de Fribourg. J’ai découpé cette liste en quatre « idéaux-types » d’offres ma foi récurrentes et qui se gargarisent trop souvent des rudiments du marketing dans le but de faire écho à l’idée que vous vous faites du job honorable.

– Les offres dites pragmatiques

Abordé avec un ton neutre, elles sont professionnalisantes avant tout. Elles se présentent sous forme de job à temps partiel ou même sous forme de stage et ce qu’elles veulent : c’est vous être utile en vous ouvrant au monde professionnel et en vous offrant une expérience concrète de ce que peut être votre job futur. Sur la plateforme, les offres pragmatiques se réfèrent généralement aux offres dans le secteur juridique, parfois dans la communication, le marketing ou encore dans le secteur de l’informatique et trouvent rapidement preneur.

L’annonce est exhaustive à propos des tâches à accomplir. Elle ne fait généralement aucune promesse au sujet de l’ambiance de travail ni concernant la richesse de l’expérience que va vivre l’employé/stagiaire. En bref vous avez à faire à une offre généralement sérieuse.

– Les offres pour un monde meilleur

L’intitulé de l’offre vante un emploi qui vous permettra de participer à faire de ce monde un monde meilleur, dans lequel la participation, la découverte et le partage de « valeurs humaines » sont clés. Certaines de ces offres se veulent même accompagnées d’un bon salaire. On pousse l’idéologie jusqu’au bout sans négliger pour autant le bien-être individuel au profit du collectif. Si c’est pas chouette ! Le ton de l’annonce est souvent direct, joyeux et personnel parfois même confident :

« Tu as du temps et tu aurais besoin d’argent? Ton prochain job t’attend! »
« Avec le SCI Suisse, tu vois le monde autrement »
« Les yeux grands ouverts passer à travers les rayons des jouets et ne presque pas sortir de cet émerveillement ! T’en souviens-tu encore ? Nous t’offrons la possibilité de faire naître chez des enfants cette sensation unique en son genre et qu’elle fasse partie de leur rêve de Noël. »

Il vous invite à participer à une expérience unique ; la leur. L’expérience décrite est appuyée par la promesse d’un partage enrichissant entre la clientèle et vous ainsi que d’une ambiance de travail dynamique et jeune. Youhou !

« Il ne s’agit pas d’une promotion de jouets au sens classique du terme, l’accent est mis sur le vécu et l’animation. »

En bref, nous plongeons dans des offres où nous sommes aussi bien producteurs de l’expérience proposée par l’entreprise que consommateurs de cette expérience.  Les offres pour un monde meilleur appuient donc sur des valeurs reconnues par la plupart des étudiants, telle que la solidarité, le partage, l’ouverture d’esprit, le jeu, … en espérant ainsi masquer l’ennui ou même la réalité peu valeureuse du job qu’une description neutre de celui-ci laisserait percevoir -comme jouer avec des enfants avec l’objectif de leur vendre les produits d’une entreprise que l’on ne connaît pas-.

Sans être profondément dénuées d’intérêt, ces offres masquent parfois des conditions de travail peu oniriques ou se servent d’outils marketing basiques afin de justifier un mauvais salaire.

– Les offres pour un monde meilleur grâce à l’innovation

Des offres dans lesquelles la disruption est synonyme de liberté et de succès. Des offres grâce auxquelles vous pourrez participer à changer le monde en intégrant une « Start-up », qui est le mot-clé phare de cette catégorie. Ces offres surfent sur l’attrait dont jouissent les tech-hubs telle que la Silicon Valley et au sein desquels l’innovation se veut confondue avec le jeu.

Le mot-clé «Start-up », proposé dans 100% des cas directement dans l’intitulé, invite faussement à penser aux conditions de travail trendy qui prévalent à la Silicon Valley.

Avant tout « Start-up » veut dire « jeune entreprise innovante ». Et selon les chiffres, les Start-ups jouissent, dans 90% des cas, d’une durée de vie maximale de 2 ans.  En perspective, les conditions de travail sont donc souvent d’une qualité fluctuante voire carrément précaires.

Je vous invite à lire, ou écouter sur Youtube, Mathile Ramadiez pour un avis tranché sur la question -remarquez que je n’ai pas trouvé de personnalité commentant les conditions de travail dans les start-ups en Suisse-.

– Les offres de stage qui en jettent 

A défaut de pouvoir nous engager dans la réussite matérielle, les offres de stages mettent le paquet sur notre soif d’accomplissements pour susciter notre adhésion. Comme l’accession à un rang à responsabilité en promettant perspectives et expérience. Et ils le font avec panache grâce à un ton/vocabulaire professionnel.

Les offres de stages sont en augmentation et masquent parfois une place de travail, qui par manque de moyen, ne peut être rémunérée. En plus de répéter, comme les statistiques, que les places de stage ne sont pas nécessairement catalysatrices d’emploi, je tiens à souligner comment la Confédération définit la place d’un stagiaire au sein d’une entreprise :

« Si le stage est non rémunéré, il est entendu que l’expérience est proposée dans l’intérêt du stagiaire. Mais dès que l’activité profite à l’employeur, le stagiaire devrait être rémunéré. …il est essentiel qu’elle – soit l’entreprise- se prépare à porter un appui à l’étudiant tout au long du stage » 3

Et l’entreprise, en offrant un stage, doit avoir en toile de fond une unique question :

« Pourrons-nous garder ce jeune au terme de son stage? »3

Car pour une entreprise, rien de plus utile qu’un stagiaire. L’argent étant secondaire, il s’agira pour ce dernier de profiter au maximum de l’expertise offerte par son maître de stage en l’accouplant de sa bonne volonté et de son désir d’apporter satisfaction. Et ça, n’importe qu’elle entreprise en a conscience.

L’importance d’en être conscient

Je ne souhaite pas tirer un portrait dramatique des offres d’emploi qui visent les étudiants. Le marché du travail étant par définition le milieu théorique dans lequel l’offre et la demande se rencontre, il est aussi naturel pour le futur employeur que le futur employé de convaincre. Tout comme il est naturel d’utiliser quelques rudiments du marketing qui paraissent d’ailleurs indispensables au vu de la surenchère quotidienne concernant certaines offres.

Il ne s’agit ici donc pas d’accabler le contenu des offres parfois carrément frauduleuses comparé à la réalité du job, mais d’éveiller chez nous, étudiants, quelque distance critique face à ce qui vous est présenté. Car puisqu’il est normal pour la stratégie d’une entreprise de se nourrir du fruit qui nous anime, il est normal pour un étudiant de s’habiller d’un regard pragmatique afin de s’éviter le supplice de Tantale.

Cerise Drompt

1Extraits du dernier article de Julien Clouet, fondateur de little BIG connection et conseiller en technologies de l’information. L’article est disponible en ligne ici.

2Nous disent les publicitaires.

3Article: Accueillir un stagiaire dans son entreprise: ce qu’il faut savoir